"Je suis le dernier rémouleur artisanal de la région" lance-t-il. Et nous, on veut bien le croire. À regarder de près – ou de loin – son vieil outil de travail, cela ne fait d'ailleurs aucun doute. "Elle a le style 1920, 1930, précise le bonhomme, je l'ai construite moi-même avec des morceaux de table, de porte-lampe, récupérés sur les poubelles". Sommaire et dépassé ? Pas du tout. En comparaison avec un aiguiseur ou un affûteur industriel, il n'y a en tout cas aucun point de comparaison. "Il y a une différence avec les taillants, explique le septuagénaire, moi, je monte très haut. Mes couteaux durent un an, aussi tandis que si vous allez chez un cordonnier ou au GB, il faut tout recommencer après 8 jours !".
Pendant qu'il raconte, c'est tout son corps qui se met alors en mouvement. Ses mains épaisses, ses bras, son visage aussi et ses jambes qui pédalent et pédalent encore pour actionner le vilebrequin qui, lui-même, va entraîner le volant et la courroie pour faire tourner la meule en papier-émeri. Tout un art que le Wanzois a appris avec son père en même temps qu'il lui enseignait la vannerie et le métier de rétameur. "Il avait une charrette à Éghezée, poursuit-il, et aussi une meule en feutre pour les rasoirs".
Depuis, les temps ont bien changé. Ce qui a tué le métier selon le vieux rémouleur ? Le gouvernement ! "Il faut payer des taxes pour tout et tenir une comptabilité. Mais nous, on n'a pas fait nos classes et payer un comptable…".
Ce qu'il garde malgré tout comme plaisir ? Les enfants qui s'arrêtent, le regard grand ouvert sur "le monsieur qui pédale mais qui pourtant n'avance pas" et ses quelques clients fidèles après toutes ces années. "Avant, je passais de porte en porte, maintenant, je réponds à la demande. Soit, 3 à 4 clients sur l'année". Et le reste du temps ? Il joue de l'accordéon, juste pour le plaisir. "Ma femme Joséphine adorait fredonner sur les anciens airs que je jouais. On l'appelait Pierrette…".
Et tandis qu'il achève sa phrase, ses yeux se plissent en regrettant quand même un peu ces moments passés. D'autant que sa vieille "remoulette" est désormais à vendre. "Si c'est un rémouleur, je lui vends aussi ma tournée. Au sinon, elle terminera dans un musée…" ¦