Le duel des fils du comte de Moha
Un fameux duel
Or donc, l'on était en 1200. La nombreuse chevalerie du pays fut convoquée à Andenne, pour des fêtes données à l'occasion d'un nouveau départ pour la croisade. Un tournoi, dont les passes d'armes devaient durer trois jours, couronneraient cette grande liesse.
Les chevaliers étaient nombreux, braves, entreprenants. La Belgique a même souffert tout un temps de ce besoin de se donner des coups d'estoc. L'histoire de la Principauté de Liège , dans le haut Moyen Âge, raconte à ce propos bien des désastres, en Hesbaye principalement. Les Croisades furent un excellent exutoire pour ces gens si bouillants.
Au tournoi d'Andenne se trouvaient Philippe comte de Namur avec ses frères, Louis comte de Loos, Hugues de Florenne, Albert comte de Moha, notre sire, encadré de ses deux fils,Guillaume et Henri, adolescents de 13 et 14 ans.
Les yeux des jouvenceaux se remplirent de ces prouesses, où la fierté, l'élégance s'alliaient au courage, à l'adresse, à l'énergie. Au retour, on devine sans peine le thème favori des conversations. Le père renchérit, citant les merveilleux guerriers de la récente croisade, Godefroid de Bouillon, son frère Baudouin, les héros tournaisiens entrés les tout premiers dans Jérusalem, et puis sa propre race, appréciée de l'empereur, illustre dans tout le saint empire. Lui même avait rompu tant de lances, dans des joutes pareilles, à Reims, à Cologne.
D'Andenne à Moha, le trajet n'est pas bien long. Aussi toute la soirée, les deux frères continuèrent-ils d'évoquer ces petits faits. Hélas ils étaient trop jeunes, il fallait attendre, au manoir, l'âge d'être armés chevaliers. La nuit fut pleine de rêves épiques, A peine debout, les jouvenceaux se narrent ces chevauchées si étincelantes qu'onques nul troubadour n'en peut chanter de semblables. La valeur n'attend pas le nombre des années. Oui ils sont dignes de leur aïeux et capables de le prouver.
Enivrés, grisés, Guillaume et Henri courent dans la salle d'armes. Chacun décroche une lance, enfourche un destrier, lancé au galop dans la campagne voisine. Le temps était sans nuage, l'enclos à souhait. Les deux enfants ont soin de suivre fidèlement les rites du tournoi d'Andenne. Chacun se place à une extrémité du champ et se lance à la rencontre de l'autre. Les lances sont lourdes, les chevaux de plus en plus ardents, les concurrents inexpérimentés. Les passes se multiplient. De loin, le comte Albert, huché sur sa tour, regarde avec orgueil ces belliqueux ébats, à l'insu des jeunes héros.
Tout à coup, il pâlit affreusement. Echauffés par la course, les adolescents venaient de se frapper mutuellement en pleine poitrine. Imprévoyants, ils ne s'étaient pas même gardés d'une cotte de mailles, boucliers et cuirasses n'étaient pas à leur taille.
La pointe de fer des lances les avait jetés sans vie sur le sol. Les chevaux revenaient vers le castel sans cavalier.
Le comte Albert alla lui-même relever les malheureux enfants, morts tous les deux, puis se présentant devant la châtelaine, ignorante encore, il lui dit: «Madame, si le ciel nous reprenait nos enfants, à l'âge ou nous sommes, que ferions-nous de nos biens?»
«Pourquoi cette question? Dit la comtesse. Serait-il arrivé malheur à nos fils? Votre langage veut-il seulement m'éprouver? Et bien si le ciel me les reprenait, j'érigerais un moustier pour m'y retirer et les pleurer toute ma vie.»
De là serait venue la fondation du Val Notre-Dame.
Le pays est encore plein de récit, enjolivé à plaisir. Il aurait eu comme théâtre la campagne des Croix. On y aurait élevé un monument entouré de tilleuls.
Tout cela est bel et bon, mais pierres et arbres ont dû servir à commémorer autre chose. En effet, c'est beau et c'est triste, mais ce n'est pas vrai.
